Naître Jean-Luc Petit...  Devenir écrivain malgré les mauvaises cartes en main...
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Ecrire... un peu raconter sa vie

Liberté, télévision, stress, horaires, embouteillages



- Comment peux-tu te satisfaire de cette petite vie galère, entre télévision, stress, horaires, embouteillages et traites à honorer ? A vingt ans on rêvait d'autre chose... Bien sûr qu'à vingt ans les inséparables rêvaient. Du pays de cocagne ! Pourtant, BTS en poche, J.L signa chez Gropassur, la prospère compagnie d'assurance Arrageoise ; contrat à durée déterminée, huit mois, renouvelable pour une même période en cas d'entente, programme avant l'armée puis retour pour le vrai grand bail (plan de carrière déjà défini). Sa mère rayonnait : son fils avait 'une belle place' ; une fiche de paye qui impressionna Mathieu au point de lui faire regretter son entêtement passé à préférer les bistrots aux cours. Néanmoins sa situation apparaissait correcte : commercial d'une chaîne d'approvisionnement asiatique, chargé de fourguer des nanars aux grandes surfaces ; pas une sinécure mais la possibilité d'obtenir un salaire décent en cas d'objectifs atteints. Malgré quelques conneries, 'de jeunesse', ils étaient 'sauvés', sur le droit chemin. A l'époque de cette théâtrale déclamation, pour justifier excuser ses 'saisons en enfer', ses années petit bureaucrate méticuleux, notre cher jeune homme accusait le conditionnement mercantile, cynique, frileux, décadent. Fric et esbroufe triomphaient, éblouissaient, alléchaient, les eighties s'achevaient, exhibaient valeurs-pacotille et réussites rapides, les notables péroraient sur la conjoncture économique : c'était déjà la crise, conséquence regrettable, quoiqu'inévitable, de la mondialisation (des échanges), providentielle crise alibi. Ainsi les derniers arrivés, diplômés sans expérience, devaient réviser à la baisse leurs prétentions ou s'investir à fond. L'idéal conservateurs, une société figée, s'installait : les bons sujets révéraient les patrons, messies sans miracle des mégalopoles en mal d'emplois. Et le conformisme ambiant conseillait, naturellement pour le bien des néo-pions, de remiser au rayon distractions juvéniles les apparats d'un autre âge, cheveux longs et barbe gainsbardique. Il convenait d'intégrer les règles et impondérables, ce qui, finalement, présentait des avantages, prétendaient des quadras bedonnants et cravatés, vieux de la vieille 'désabusés', toujours partants, durant les pauses-café ou apéritifs du vendredi, pour ressasser gaiement leur fantaisiste mai soixante-huit, régulièrement catalogué leçon de l'histoire, mythe collectif dont le contrecoup gaulliste réussit à convaincre une génération, puis ses suivantes, que toute velléité révolutionnaire est inutile, à l'échec condamnée.


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Et, naturellement, indifférent aux préoccupations des accros aux écrans placés à sa proximité, fatigué par leurs engouements et obsessions hardware / software, inconsolable du comportement de Catherine-Célimène, J.L s'identifia à la légendaire figure du Misanthrope, pensant, à son instar, réussir sa dérobade en s'exclamant :

Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,
Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices.
Et chercher sur terre un endroit écarté
Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Les professeurs, d'abord choqués par ses 'excentricités', se scandalisèrent puis l'ignorèrent, les réduisant au besoin d'un bon élève de se faire remarquer ; lorsqu'elles dépassaient des bornes dont chacun fixait la limite, la colère s'exprimait généralement par une phrase style : 'ici vous pouvez faire le mariole, on en a vu d'autres, et on n'en a plus pour longtemps à vous supporter mais vous avez intérêt à vous calmer quand vous travaillerez, sinon ce sera la porte'. Embauché il suivit ce conseil. Et quelques semaines oscilla entre deux faces fondamentalement irréconciliables : au bureau, le jeune cadre dynamique s'adonne aux moeurs locales, fayotage, hypocrisie et apparente droiture ; les week-ends, le mutant, tendance délires liqueurs moqueur, là mais ailleurs. Embobiné par ses envolées systématiques, du genre, 'nous sommes seuls ici', son esprit ne voyait plus qu'au travers d'un prisme : malgré les rythmes saccadés en guise de musique, malgré les gloussements d'un disc-jockey fils à papa-patron, malgré l'agitation, il ne dénombrait nul contemporain à bord autres que Mathieu-Philinte, surtout pintes, Patricia-Eliante et quelques copains. Parfois, interpellant des ombres, 'crois-tu à la pureté ?', 'je suis Dieu, sois mon apôtre', sa charpente chaloupante fuyait au moindre mâchonnement. Et cette autoproclamée 'fille de ta vie' glosait sur le romantisme, invoquait l'Amour éternel ; et il déifia ses platitudes, ses certitudes, ses principes ! Préservée pour 'l'homme de ma vie' elle offrait sa virginité. Et le grand benêt s'enthousiasma, c'était l'âge ! disons plutôt, hypnotisé par sa beauté, le coeur en mal de sentiments partagés, de stabilité, de miroir, s'abandonna sous son ombrelle de petite Lorolei élevée aux contes de Perrault et surprotégée par une mère veuve trois mois avant sa naissance. Elle lui inculqua, comme à un enfant de quatre ans, sa vision du mari modèle, melting-pot composé par son oncle et les beaux coeurs de romans galants, l'encourageant à s'impliquer professionnellement toujours davantage, être affable avec tous, sourire régulièrement, flatter la directrice informatique, s'inquiéter de la rhino du dernier braillard dans la smala principale secrétaire du directeur, l'entraînant à poser le timbre de sa voix, soutenir une conversation sur la météo, n'affichant aucune mauvaise humeur quand, après leur mise en ménage, huit mois seulement après leur rencontre, il rentrait rarement à dix-sept heures en pleine forme mais couramment à vingt, crevé, ingurgitant, faute de forces, le breuvage cathodique et la délaissant. Il avait besoin d'un mentor en belle chair, quelqu'un qui le guide quotidiennement, ce cher jeune homme à la confiance en lui encore très limitée ! Tombé en quenouille. Vingt et un ans : le cheveu régulièrement taillé, toujours rasé au plus près, courtisan des membres du comité de direction au départ nommé la confédération des vieux schnoques, et casé ! Le dessin de cette attentive compagne - une propriété à la campagne avec balançoires sur la pelouse, légumes dans le jardin et, traversant le verger, une petite rivière où se perdaient trois traits, des truites, et bien sûr, j'allais oublier ! puisqu'elle adorait cela, qu'il ne devait surtout jamais rester une semaine sans lui en offrir, des fleurs, des fleurs partout, même sur les ridicules poissons -, punaisé au seuil de leur 'appartement de tourtereaux', le fidélisait chez 'le banquier du groupe', intarissable sur les avantages du prêt longue durée. L'avenir familial déjà balisé aussi : son Deug d'Histoire obtenu elle entrerait à l'Ecole Normale et, lors d'un fastueux mariage, ils uniraient les Plans d'Epargne Logement. Ils se projetaient tendrement vingt-cinq ans plus tard, heureux propriétaires sans dette : elle institutrice, lui directeur informatique.
Un autre extrait de ce livre.




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